Prologue

Le Lough Allua…

L’enfant leva les yeux vers sa mère. Elle se mordillait la lèvre.

— On est arrivé, maman ?

— Oui, mon chéri… C’est là-bas !

Le garçon jugea la distance qui les séparait de l’îlot. Cinquante brasses tout au plus, mais sous ses reflets sages, la Lee révélait souvent des courses impatientes…

— Comment on va faire, dis ?

— Il doit y avoir une barque dans ces buissons. Viens !

Vue du lac, l’étroite langue de terre paraissait inaccessible à l’homme. Elle s’étouffait sous une muraille d’épineux, parsemés d’arbres aux troncs effilés que les vents réguliers avaient mis à l’oblique.

Sans un mot, l’enfant se laissa bercer par le rythme mol de l’embarcation. Quelques mouvements de rames déjà connus et la barque glissa sur un tapis de mousse, frontière fragile entre la terre et l’eau. Le garçon laissa ses pieds s’enfoncer dans le sol, puis regarda sa mère disparaître par une trouée dans le mur de végétation. Celle-ci donnait sur une zone partiellement déboisée qui abritait une cabane en fagots de jonc. Un porc à la taille colossale paressait sur le seuil, visiblement indifférent aux sonorités discordantes qui s’échappaient de l’habitation. Il leva vers les intrus un œil glauque ; l’autre dormait encore.

— Fergus, mon bon Fergus !

L’animal émit des grognements d’aise sous les caresses de la jeune femme. Au même moment, un homme jaillit de la cabane ; il tenait haut dans une de ses mains un lot de cordes fines, tel un cadeau tombé du ciel. Sous la stupeur, l’enfant se demanda si les grognements ne provenaient pas plutôt de cet être inquiétant, dont la bouche s’évanouissait sous une épaisse barbe blanche, sorte de crinière ayant coulé au fil des ans de son crâne chauve et démesuré. Instinctivement, le garçon fit un pas de retrait en voyant une grimace se dessiner sur le visage du vieil homme, en guise de bienvenue.

— J’aurais reconnu ta voix entre toutes. Il y a bien longtemps que nous n’avions pas eu de visite au crannog, Fergus et moi.

— Pardonne-moi, Cogan, répondit la jeune femme, j’aurais du venir plus souvent, mais la filature me vole tout mon temps.

— Comme tu es belle ! s’extasia l’ermite en l’excusant déjà. Puis il détailla les vêtements de sa visiteuse. Te voilà devenue une dame.

Un silence s’immisça entre les deux adultes. L’enfant eut l’impression que le vieillard et sa mère communiquaient pourtant par un jeu de regards, chargés de souvenirs communs.

— Tu m’as manqué… avoua finalement Cogan.

Aussitôt, la jeune femme se jeta dans ses bras. Sans émotion, son fils regarda la flanelle jaune écrue, dernière née du grand atelier de Dunmanway, se froisser contre la tunique en gris de toile de l’inconnu. Celui-ci était maintenant empêtré avec ses cordes fines.

— J’étais en train de réparer ma harpe, avoua t’il avec un sourire nigaud. Je ne m’en suis plus servie depuis… Il tourna son visage vers le garçon, sans terminer sa phrase. Par le Dagda, comme il lui ressemble ! Des larmes perlaient à ses yeux d’aigle. Cela doit bien faire…

— Dix ans, aujourd’hui.

— Dix ans déjà…

— Je craignais que tu ne sois absent, Cogan. A cause du Lughnasadh…

— J’ai refusé toutes les invitations cette année. Un pressentiment…

L’enfant vit sa mère baisser les yeux, ses lèvres se plisser. Il se fit soucieux à l’idée qu’elle pût réveiller des secrets qu’il ne connaissait pas.

— Il… Il lui est arrivé quelque chose cette nuit, pendant son sommeil. Il pense… qu’il L’a vu, bredouilla t’elle avant d’expulser de sa poitrine un trop plein de tension. L’enfant sentit néanmoins ses mains douces sur ses épaules. Nous avons pris aussitôt la diligence d’Inchigeelach. Personne… Je n’ai rien dit, conclut-elle abruptement.

Cogan se mit à observer religieusement l’enfant, puis s’accroupit avec mesure pour se mettre à son niveau.

— Tu sais qui je suis ?

— Oui…

— Dans ce cas, veux-tu me raconter ton rêve, comme tu l’as fait ce matin à ta maman ? J’aimerais moi aussi le partager avec toi.

Le gamin fixait Cogan de ses yeux ronds. Sa peur s’était évanouie au timbre apaisant de la voix du vieil homme.

— Maman a dit que t’étais un druide. C’est vrai ?

— Hum… Toi, qu’est-ce que tu en penses ? Ai-je l’air d’un druide ?

— Non !

L’ermite eut un mouvement de sourcils qui lui fit perdre son sourire de circonstance.

— Et à quoi vois-tu donc cela ?

— Sinon, tu connaîtrais déjà mon histoire.

— Ha ha ! Bravo, mon garçon ! Tu es très intelligent. Continue comme cela et toi, tu deviendras un grand druide ! Et bien maintenant que nous savons tous les deux que je ne connais pas ton rêve, veux-tu bien me le raconter ?

— Non !

— Allons bon ! Ce rêve cache t’il donc un si grand secret ?

— C’était pas un rêve ! C’est pour de vrai que j’ai vu mon papa !

Cogan se releva, dubitatif. L’assurance du gamin le déconcertait.

— Dis-moi, comment sais-tu que c’était ton papa ? Tu ne l’avais jamais vu auparavant, n’est-ce pas ?

— Cogan ! intervint la jeune femme avec embarras, il faut que tu lui racontes. Peut-être que cette apparition… Je crois que c’est le moment !

* * * *

Indifférent aux conversations nostalgiques des deux adultes, l’enfant s’amusait à jeter au porc les restes de leur repas de viande. De temps à autre, il le laissait languir pour l’entendre grogner un mécontentement factice, mais c’était déjà un jeu entre eux, qui bientôt attira Cogan. Machinalement, le gamin essaya de dissimuler le morceau sanguinolent qu’il tenait à la main ; sa mère avait si souvent insisté de ne pas jouer avec la nourriture… Mais le vieil homme souriait toujours, comme si lui ne s’en souciait pas.

— Quand il avait ton âge, ton père avait l’habitude de s’amuser comme tu le fais avec notre bon Fergus.

Le morceau de viande tomba sur le sol, sous le regard ahuri du cochon.

— Tu connaissais mon papa ? demanda l’enfant avec excitation.

— Oui, très bien. C’est la raison pour laquelle ta mère t’a emmené me voir. Elle m’a même demandé de te raconter son histoire. Et tu sais, cette histoire est extraordinaire…

— Oh, raconte-la moi ! supplia l’enfant. S’il te plaît, j’aimerais tant savoir qui était mon papa.

— Rassure-toi, tu le sauras bientôt.

L’ermite s’aperçut que la jeune femme les avait rejoint.

— J’ai bien réfléchi… Je vais l’emmener là-bas, pour le Lughnasadh…

Veux-tu venir avec nous ? demanda t’il sans conviction.

— Non, répondit-elle d’une voix résignée. Elle caressa les cheveux de son fils et déposa un baiser sur sa joue. Je vous attendrai ici.

L’enfant écoutait, placide, ces mots vides de sens. Il se laissa guider par la main de Cogan et s’assit à ses côtés sur un tronc d’arbre couché, dont la cime trempait au lac paisible. Le regard du vieillard se perdait vers les monts du Shéhy, dont les têtes arides se reflétaient dans les eaux de midi.

— Là-haut se cache un endroit fabuleux… On l’appelait jadis le

Domaine des Dieux. C’est le royaume des fées de notre vieille Irlande. Les yeux de Cogan étaient pleins de promesses. Tu veux y venir avec moi ?

— C’est loin ?

— Au milieu des montagnes, là-bas… répondit le vieil homme, d’un geste de la tête qui se voulait précis. Es-tu assez courageux pour marcher jusqu’à ce soir ?

Le nez du garçon se renfrogna.

— Tu me raconteras l’histoire de mon papa ?

— Oui, bien sûr. C’est pour cela que nous…

— Alors, on part tout de suite ! l’interrompit l’enfant en filant au pas de course vers la cabane. Maman, je vais aller voir les Dieux. Tu m’attendras ici, dis ?

Sa mère esquissa un sourire, mais il s’y cachait une inquiétude que Cogan décela aussitôt.

— Il a raison. Il vaut mieux que nous partions immédiatement. Nous serons de retour demain soir. Ça ira ?

La jeune femme regarda les montagnes avec sur le visage un rictus annonçant les prémices d’une lente agonie, puis répondit :

— Ça ira…

* * * *

Il suffisait d’un brin d’innocence pour réaliser que la nature avait doté le Shehy d’une munificence insensée. L’herbe et la pierre y poussaient dans une telle anarchie qu’on ne savait plus qui de l’une ou de l’autre était née la première. Dès le départ, l’enfant s’était montré fidèle aux traces de Cogan, mais il avait suffi d’un détour vers une grotte s’étouffant sous les assauts de la végétation ou de quelques cromlechs exposant depuis la nuit des temps leurs secrets oghamiques pour que la confiance l’encourage à s’écarter des chemins de traverse avec cette impatience que ne trahissait plus le pas mesuré du vieil homme.

Les rayons du soleil tendaient depuis longtemps déjà vers l’oblique, lorsque Cogan mit un terme à leur marche. D’un regard circulaire, son jeune compagnon sonda ce qui ressemblait à une clairière. Il s’en dégageait une atmosphère qui l’enchanta aussitôt.

Il arborait toujours la même expression de contentement lorsqu’il s’assit face au feu que Cogan préparait pour repousser les fraîcheurs de la nuit. Mais, peu à peu, les gestes lents du vieil homme réveillèrent la tension qu’il avait su refouler jusque là.

— C’est quand que tu vas me raconter mon histoire ? finit-il par demander d’une voix implorante.

— D’abord, il faut manger ! répondit Cogan, la tête plongée dans son havresac. Il en sortit une boite en métal jauni d’où s’exhalait une odeur nauséabonde. Tiens ! lança t’il, en montrant à l’enfant une boulette à l’origine incertaine.

— Beurk ! C’est quoi ? Ça sent pas bon !

— Mange ! Cela t’aidera à… mieux comprendre l’histoire de ton papa.

L’enfant le regarda d’un œil méfiant, puis avala une bouchée en faisant la grimace. Et pourquoi toi, t’en prends pas ?

— Je préfère garder l’estomac léger. La nuit sera longue. Tiens, bois un peu de ce breuvage, ça te fera passer le goût, ajouta l’ermite en lui tendant une fiole d’un vert usé. Bois lentement, c’est fort ! Puis il rajouta nonchalamment un peu de bois sur le foyer.

— On dit qu’ici le feu a le pouvoir de stimuler l’imagination. Déjà, à ses côtés, le gamin baillait lourdement. Cogan lui sourit avec tendresse. Je crois qu’il est temps pour toi de découvrir la légende d’Aenghus Cork…

— Mon papa… avait le même nom… que moi ? bredouilla le garçon d’une voix d’outre-tombe.

— Oui. Ta mère l’a voulu ainsi.

L’enfant était maintenant allongé sur le sol. Au bout de quelques minutes, son corps fut pris de tremblements convulsifs.

— Aenghus Cork… chuchota Cogan comme pour lui-même, voici revenu le temps du Lughnasadh et des rêves éveillés. Sauras-tu lire encore les messages du ciel et ranimer, par delà les siècles, les vertus des Celtes immortels ?

Un vent noctambule fit vaciller les flammes du foyer. Avec fermeté, la main de Cogan piqua, d’une branche de frêne, les braises orangées. Sous l’effet de ce souffle sibyllin, l’enfant maîtrisa les effets de sa transe. Sa bouche était encore souillée d’un mince filet de bave, mais ses yeux grands ouverts sur la voûte étoilée semblaient désormais avoir attaché une raison aux visions illusoires coulant sur son esprit. Tout avait commencé par un murmure, pareil au chant léger d’une passive éternité, puis brusquement aspiré par une vague tourbillonnante, vortex menaçant et dérivant vers la promesse absconse d’un choc épouvantable. Explosion purgative des limbes éthérés. Défilé d’images subliminales. Accouchement sensoriel. Mémoire matricielle s’écartelant… Oui… pour expulser les réminiscences aqueuses… Oh oui… jusqu’au vagissement béant du souvenir luminescent. Je vois… Je sens… Je me souviens de tant de voyages sur les chemins se perdant à l’Ouest du pays d’Erin…